Lancée trois ans après Me Too, la série produite par Shonda Rhimes nous plonge en pleine Régence anglaise, au début du XIXe siècle, dans un univers où patriarcat rime avec… inclusivité ! Tout un programme, paradoxal certes, mais qui a su conquérir un public international, en modernisant la recette du conte de fée à la Jane Austen.
A l’inverse des romans, où les personnages sont blancs, la série prend place à la cour de la Reine Charlotte, un personnage féminin noir, qui a eu droit à son spin-off, diffusé en 2023. Ce choix artistique fort a permis d’ajouter de la diversité (des aristocrates racisés) à un genre, la comédie romantique, historiquement très blanc. En saison 1, le prince charmant (Regé-Jean Page) est noir, tandis qu’en saison 2, la princesse (Simone Ashley) est indienne. Quatre ans plus tard, alors que nous connaissons par cœur la recette Bridgerton (des malentendus, des bals, un membre de la tribu Bridgerton qui se marie, du sexe), la saison 3 a-t-elle encore quelque chose à nous dire ?
Plus d’héroïnes aux corps divers dans les romances
En termes de représentation, la réponse est oui. On aimerait ne plus en être là. Et pourtant. Les comédies romantiques continuent de mettre systématiquement en scène des héroïnes dans les standards de beauté en vigueur. Ses interprètes, aussi fabuleuses soit-elles, sont toutes grandes et minces. Et si elles sont racisées, ce qui est vraiment rare, elles ont la peau claire.
Il suffit de jeter un oeil sur les rom com récentes ou attendues : Surclassée avec Camila Mendes, Tout sauf toi avec Sydney Sweeney, Challengers avec Zendaya, L’idée d’être avec toi avec Anne Hathaway, The Fall Guy avec Emily Blunt, It ends with us avec Blake Lively… Dans ce contexte, on ne peut que se réjouir de voir la saison 3 de Bridgerton centrée sur les amours et les dilemmes de Penelope Featherington, incarnée par l’excellente Nicola Coughlan (découverte dans Derry Girls).
Depuis longtemps, Penelope en pince pour son ami d’enfance, Colin Bridgerton, mais elle est coincée dans la friendzone et tente de passer à autre chose. Dans cette nouvelle saison, la jeune femme est bien décidée à se trouver un mari pas trop chiant, qui lui permettra de poursuivre sa carrière secrète (attention spoilers, Pen est la plume qui se cache derrière les chroniques satiriques de Lady Whistledown, lues par toute la cour). De son côté, tout juste revenu d’un tour du monde qui l’a transformé en playboy (transformation assez peu crédible mais hey, c’est une rom com !), Colin se propose d’aider son amie à séduire ces messieurs. On vous laisse imaginer la suite…
Pour cette saison 3, Jess Brownell, la nouvelle showrunneuse (elle succède à Chris Van Dusen) s’est amusée avec les tropes des comédies romantiques et ça se voit ! « On a beaucoup parlé d’Elle est trop bien et, de façon plus générale, des films de Richard Curtis et de Nora Ephron. » confiait-elle à Vogue. Effectivement, les deux personnages – des fan favorite attachants mais peu glamour jusqu’ici – effectuent un ravalement de façade (les fringues pour Penelope, les muscles pour Colin) aussi superficiel que divertissant.
Si Luke Newton possède moins de nuances de jeu que Nicola Coughlan, leur alchimie fonctionne plutôt bien. On retient ce moment où Penelope se lèche les doigts en mangeant un cupcake, sous les yeux troublés de Colin. La mise en scène effectue un male gaze calculé sur des parties du corps de Penelope, dans le but de montrer qu’un personnage rond ou gros (l’éternelle bonne copine rigolote jamais sexualisée dans les comédies) peut aussi être sexy.
Et puis la caméra de Bridgerton donne dans l’égalité : elle s’attarde aussi sur le corps de Colin, comme elle a pu le faire pour ses précédents héros. Les scènes de sexe, supervisées par la coordinatrice d’intimité Lizzy Talbot, auraient pu être plus hot, mais elles ont le mérite de respirer le consentement.
Vers la normalisation
L’enjeu le plus important de la saison n’est pas que Colin tombe sous le charme du « vilain petit canard de la série », qui ne l’a jamais vraiment été (Nicola Coughlan est très jolie, avec son teint de porcelaine et sa chevelure rousse bouclée), mais plutôt le conflit que cela va créer chez Penelope, personnage le plus indépendant et le plus complexe de Bridgerton de par son identité secrète.
On sent que les scénaristes marchent sur des œufs avec Penelope, et qu’ils souhaitent rendre justice à ce personnage si important de la saga. Notez que Bridgerton a été divisée en deux parties sur cette saison (pas merci Netflix), ce qui donne une fausse impression de lenteur. Les quatre derniers épisodes, qui seront mis en ligne le 13 juin prochain, sont bien plus palpitants à tous les niveaux.
“Si vous avez une opinion sur mon corps, s’il vous plaît, ne la partagez pas avec moi.” (Nicola Coughlan)
Je me réjouis de la mise en lumière de Penelope et de sa talentueuse actrice, Nicola Coughlan, également à l’affiche en Angleterre de la dramédie Big Mood (vite, un diffuseur français !). Et je ne suis pas la seule. Dans les commentaires du trailer de la saison 3 de Bridgerton partagé sur YouTube, l’utilisatrice @formulamandi écrit : « en tant que personne “plus size” qui a du mal à trouver l’amour, c’est incroyable de voir que des personnages qui nous ressemblent peuvent briller et avoir leur chance de trouver l’amour ! »
On ne l’écrira jamais assez, la représentation compte. Et celle de Bridgerton est réussie : Penelope n’est jamais réduite à son corps. Ce n’est pas le sujet. C’est un personnage passionnant, désirant et désirable. Au-delà de sa relation avec Colin, la saison développe aussi sa relation avec sa mère et son amitié contrariée avec Eloïse. La série participe ainsi à normaliser la présence d’héroïnes ayant des types de corps diversifiés.
Nous vivons dans une société grossophobe, je ne vous l’apprends pas, et j’appréhende les commentaires auxquels l’actrice sera confrontée, comme elle l’est depuis la première saison de la série. La représentation de divers types de corps féminins est tellement rare à Hollywood que la star s’est retrouvée ambassadrice « plus size » et « body positive »malgré elle. Son souhait le plus cher ? Qu’on ne lui parle pas de son corps.
« Chaque fois qu’on me pose des questions sur mon corps lors d’une interview, cela me met profondément mal à l’aise et je suis tellement triste de ne pas avoir le droit de parler de mon travail, que j’aime tant.» expliquait-t-elle à ses fans en 2021. Un sentiment qui fait écho à celui exprimé par Hunter Schafer, l’actrice souhaitant être reconnue pour son talent et non constamment ramenée à sa transidentité. Les deux femmes, en quête de normalisation, essuient les pots cassés du manque de représentation de personnages féminins diversifiés.
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