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Une case en moins

13 octobre 2013  |  Bande dessinée

Ellen Forney a trente ans quand sa thérapeute donne un nom à ce dont elle souffre sans même en avoir conscience. Ellen est bipolaire, la sentence tombe tel un couperet. Son caractère, son énergie débordante, sa créativité, ne serait donc que les symptômes d’une maladie et pas ce qu’elle est ? Sa médecin veut qu’elle prenne des médicaments, elle refuse, d’abord. Beaucoup d’artistes souffraient de troubles, beaucoup ont été diagnostiqués bipolaires de leur vivant ou après leur mort. Cela fait partie d’eux et c’est sans doute un des éléments de leur génie. Ellen ne veut pas tuer sa créativité à coup de cachetons. Elle continue d’être ‘elle-même’, avec toujours mille projets qui éclosent dans sa tête tel du pop-corn, avec les risques qu’elle prend parfois, avec cette sensation de totale liberté.

Jusqu’à ce que cette folle énergie laisse la place, une nouvelle fois, à un extrême abattement. Mais contrairement aux fois précédentes, elle sait que c’est la maladie, que les médicaments pourront l’aider à en sortir. Alors elle accepte un premier traitement, puis un autre, puis encore un autre. Cherchant avec sa thérapeute le dosage qui lui conviendra vraiment. En parallèle elle se cherche, s’apprivoise. Accepter sa maladie, puis accepter de prendre un traitement, c’est le début d’une véritable quête identitaire. Qui est-elle, peut-elle encore être une artiste ? vient-elle de sacrifier son talent ? Que va-t-elle devenir ?

Dans cette autobiographie qui part dans tous les sens, Ellen Forney revient sur son parcours, ses réflexions, l’enseignement qu’elle a retiré de tout ça. Parce que loin d’accepter la fatalité sans sourciller, l’auteure avance, discute avec son entourage, lit, cherche des réponses à ce qui n’en a peut-être pas. Van Gogh aurait-il été aussi doué sans le mal qui le rongeait ?

Séances de thérapie, cours de yoga, introspection, folles soirées, questionnements, instants, amitié, famille, effets secondaires, Une case en moins est très dense, et pourtant passionnant. C’est d’abord un témoignage intime sur la maladie, sur le fait d’être bipolaire au quotidien. Mais c’est aussi toute une réflexion sur le rapport entre ce trouble et l’art.

Le dessin est clair, pétillant, et lui ressemble. Tantôt sage et ordonné, tantôt complètement surchargé et débordant d’énergie. Certaines pages sont uniquement des textes, d’autres sont des bd classiques, mais il y a aussi des schémas, des tableaux, des croquis, des illustrations pleines pages, des petits mots qu’elle nous laisse le soin de relier… Le propos est sombre, parfois dur, mais pourtant Ellen Forney ne se départit presque jamais de son humour, et même de son auto-dérision.

Si Chute libre – Carnet du gouffre se lit avec une certaine sensation de légèreté, dans Une Case en moins, attendez-vous à ce que l’auteure vous inonde d’informations complexes. Pourtant, l’un et l’autre abordent la maladie en mêlant l’intime, l’expérience, à l’universel. C’est autant un témoignage qu’une entrée pour mieux comprendre ce que les malades peuvent vivre. C’est aussi un message d’espoir, puisque l’une comme l’autre sont parvenues à s’en sortir. Dans les deux livres, on a un récit à posteriori dans lequel intervient celle qu’elles étaient à l’époque, par le biais de petits dessins réalisés dans les périodes les plus douloureuses.

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Les gens normaux (paroles lesbiennes gay bi trans)

Les gens normaux, ce sont dix témoignages recueillis par le scénariste Hubert (Miss Pas Touche, Beauté, La ligne droite…) auprès d’homosexuels, bisexuels, transsexuels, et mis en image par des dessinateurs talentueux(Cyril Pedrosa, Virginie Augustin, Zanzim, Alexis Dormal, Jeromeuh, Simon Hureau, Merwan, Freddy Nadolny Poustochkine, Freddy Martin, Natacha Sicaud et Audrey Spiry). Le projet a été initié en 2011 en collaboration avec le Centre Lesbien, Gay, Bi, Trans de Touraine, mais les témoignages ont finalement été recueillis un peu avant la présidentielle de 2012, quand la question du mariage pour tous commençait à devenir électrique.

Au fil de ces 230 pages, on nous parle d’amour, de famille, d’éducation, de discrimination au travail, de maladie, de la situation dans des pays où l’homosexualité est considérée comme un délit, de religion, de désir, d’identité. Les témoignages sont tous aussi différents que passionnants, apportant à chaque fois un éclairage nouveau sur la question. Mais quelle question d’ailleurs ? Celle auquel répond le titre. Les homosexuels, les bissexuels, les transsexuels sont-ils normaux ? Chaque histoire est d’abord celle d’une vie, jalonnée de bonheurs et de drames qui les ont amené là, à se raconter face à Hubert.

Si cette bande dessinée raconte les hommes et les femmes, leurs sentiments, leurs émotions, leurs craintes (la peur de deux mamans face aux futures remarques que subiront leurs enfants à l’école, la perte de son amoureux à cause du sida, les relations parfois difficile avec ses parents, dls perpétuels mensonges au travail par peur de perdre sa place), ce sont aussi des explications claires et très intéressantes sur des sujets plus techniques : comment se passe une insémination, quel traitement doit-on prendre aujourd’hui quand on est atteint du sida, comment se déroule une opération pour changer de sexe…

Tout en noir et blanc, publié dans la très belle collection Écritures de Casterman, Les gens normaux fait du bien, en donnant une voix à ceux dont les médias parlent beaucoup tout en leur laissant rarement la possibilité de s’exprimer. Les histoires sont entrecoupées de textes écrits par des chercheurs (Eric Fassi, Maxime Foerster, Florence Tamagne, Louis-Georges Tin, Michelle Perrot), et l’ouvrage est préfacé par Robert Badinter.

Les gens normaux, c’est un livre beau, juste, et nécessaire. Un concert de voix réunies et racontées avec justesse par des auteurs qui s’effacent derrière les mots.

Les témoignages sont très émouvants, parfois violents, et nous invitent à nous interroger constamment. Ce sont des histoires intimes et pourtant universelles, qui ne peuvent que profondément nous toucher.

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La lesbienne invisible

9 octobre 2013  |  Bande dessinée

Adaptation en bande dessinée du one woman show à succès du même nom, La lesbienne invisible nous raconte le parcours d’Océanerosemarie, qui compris assez tôt son homosexualité mais que personne ne croit parce qu’elle ne correspond pas aux clichés que l’on attend d’elle. Avec humour, elle nous relate donc ses grandes aventures et petites déconvenues. Premier amour, tentatives de dragues, discussions surréalistes, grand Amour et aventures sans lendemain, elle nous parle d’abord d’elle, tout en faisant tomber pas mal d’idées reçues et clichés tenaces sur l’homosexualité.

Souvent mordante, elle n’hésite pas à lancer quelques piques aux hétéros, aux gays, et bien sûr aux lesbiennes. Tantôt véritables tranches de vie, tantôt délires exagérés bourrés d’humour, la bande dessinée ne se contente pas de retranscrire texto le spectacle. Les auteures ont vraiment retravaillé le texte, son rythme, pour qu’il colle parfaitement au média bd. Découpée en scénettes, l’histoire progresse d’une manière fluide et rythmée. Le dessin de Sandrine Revel, délicat, féminin, un peu rétro et pétillant donne une ambiance très douce et joyeuse au texte.

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Chute libre – Carnets du gouffre

7 octobre 2013  |  Bande dessinée

En 2003, une banale question fendille la carapace de Caroline. Elle que tout le monde trouvait si souriante ressent tout à coup un immense vide en elle. Et elle craque. Encore et encore. Elle commence à prendre des anti-dépresseurs. Au départ ils l’aident à aller mieux, puis plus vraiment. Elle voit un psy, puis un autre, puis encore un autre. Elle a l’air heureuse, vu de l’extérieur, fait son travail, s’occupe de ses enfants. Mais elle replonge à chaque fois bien plus vite qu’elle ne parvient à remonter la pente.

Mademoiselle Caroline a souffert de dépression pendant de nombreuses années. Elle s’est battue, a parfois failli abandonner, mais finalement aujourd’hui elle va bien. Dans Chute libre – carnets du gouffre, s’entremêlent les carnets qu’elle tenait à l’époque et un récit chronologique écrit avec le recul, quelques années plus tard. Loin d’être une bd conventionnelle dans la forme, s’accumulent au fil des pages petits schémas, illustrations, courts strips, illustrations pleines pages et textes. Entre explications sur la maladie et instants intimes, c’est son histoire mais aussi la maladie elle-même qu’elle raconte.

Car pour quelqu’un qui ne la vit pas, il est difficile d’imaginer l’épreuve que peut traverser quelqu’un qui souffre de dépression. Elle nous l’explique d’une manière très simple, sans jamais donner de leçons ni vouloir nous tirer les larmes.

Son trait est assez épuré, un peu simpliste par moment, mais aussi très vivant. Les couleurs oscillent en fonction de ses humeurs, de très sombres à très vives d’un instant à l’autre.

Mademoiselle Caroline parvient à parler d’un sujet triste, personnel, intime, d’une manière presque universelle, et surtout avec beaucoup d’humour et de légèreté. C’est un témoignage passionnant, et nécessaire. Pour ceux qui ne peuvent imaginer ce que les dépressifs traversent au quotidien. Mais aussi pour ceux qui en souffrent et qui se sentent peut-être seuls. Cette bd est porteuse d’un message d’espoir, qui montre que face à cette maladie tout n’est pas tout rose, mais qu’on peut s’en sortir.

Le blog de Madmoiselle Caroline.

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Couleur de peau : miel tome 3

2 octobre 2013  |  Bande dessinée

En 2007 paraissait le premier tome de Couleur de peau : miel. Autobiographie sous forme de puzzle dont l’auteur reconstitue les pièces au fur et à mesure. Confié à un orphelinat de Séoul il y a une quarantaine d’années après avoir été retrouvé errant dans la rue à l’âge de cinq ans, Jung fut ensuite adopté par une famille belge. Dans cette bande dessinée, il livre un témoignage à la fois intime et universel sur les émotions, les questionnements, les mal-êtres d’un enfant adopté.

Remontant le fil de sa vie, en devant gérer avec le flou des premières années mais aussi avec des traits qui le renvoient toujours à ses origines, il nous parle de lui. De son histoire personnelle, de la manière dont il a vécu son manque de repères, des réponses qu’il a essayé de trouver. Après un film d’animation sorti en 2012, il achève ici son récit dans un tome 3 qui le ramène dans son pays natal…

Pour les besoins du film, Jung, 44 ans, est retourné en Corée. Pas comme il avait pu l’imaginé, entouré de caméras et sans savoir exactement ce qu’il devait chercher ni où le chercher, mais ayant eu le temps de mûrir son rapport avec ses origines, de l’envisager de manière plus apaisée. Il revient sur son séjour, sa confrontation avec son dossier à l’orphelinat, les rencontres qu’il a fait, les discussions qu’il a eu là-bas, sa route croise aussi celle d’autres enfants adoptés devenus adultes. Il ne donne aucune leçon, raconte simplement son histoire, ses rêves, ses doutes, ses attentes, et le cheminement qui l’amènera à faire peu à peu la paix avec un passé qu’il ne connaitra jamais totalement.

Ce titre, parfois drôle mais surtout très émouvant, nous permet de mieux comprendre la quête identitaire que peuvent vivre les enfants adoptés. La difficulté de ne peut-être jamais savoir pourquoi. Les relations avec sa famille adoptive mais aussi ce lien fragile, fantasmé, avec une mère biologique dont on ne connait rien. L’espoir de trouver un jour des réponses, mais la peur de ce qu’elles pourraient être.

Le trait de Jung est rond, délicat, plein de poésie, et s’accorde parfaitement à la sensibilité du récit.

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