1914, la guerre débute et c’est avec insouciance et volonté que les hommes partent à la guerre. Convaincus qu’elle ne durera pas longtemps, tout à leur soif de revanche sur les allemands.
Baptise a laissé chez lui sa femme Camille et son fils Jules, et leur écrit régulièrement des lettres pour leur raconter son quotidien. Mais, alors qu’il est déjà ébranlé par la mort, sous ses yeux, de son meilleur ami, c’est finalement de chez lui que le plus dur va arriver. Pendant son absence, son fils fait une mauvaise chute, et meurt.
Dès lors, Baptise se jette à corps perdu dans les combats, semblant habité d’une rage sans fin, et voulant sans doute regarder la mort en face, pour lui demander des comptes.
Mais avant son départ, sa femme lui avait remis un charme à garder autour de son cou, lui faisant promettre de ne pas le retirer. Et s’il a accepté en riant, le sort semble fonctionner. Malgré les risques, aucune balle de l’atteint, et très vite, plus personne ne veut l’approcher.
Car en plus de passer pour un fou, les soldats sont tous persuadés que les balles qui évitent Baptiste finiront forcément sur eux.
Mais parmi les légendes que se murmurent les soldats, il n’est pas le seul sujet de conversation. Plusieurs survivants rapportent d’étranges apparitions sur les champs de batailles. Chevalier en armure monté à cheval, archer, et d’autres apparaitraient au milieu des combats pour venir en aide aux soldats français.
Entre grande Histoire et monde fantastique, les frontières sont souvent plus troubles que l’on ne peut l’imaginer, et le sort va amener Baptiste bien plus loin qu’il n’aurait pu l’imaginer…
Cette bande dessinée mêle avec succès les genres. Ce premier tome est surtout un récit historique, empreint de l’atmosphère de l’époque, que ce soit au milieu des soldats ou dans les villages où les femmes se retrouvent seules, sans leurs époux. La narration laisse la part belle à l’épistolaire, et le récit sous forme d’échange de lettres est trèsagréable à lire. Au fil du récit, apparaissent petit à petit des touches de fantastique qui surprennent et fascinent en même temps. Un très bon premier tome, prenant, étonnant, et qui donne envie de connaitre la suite.
Énorme succès au Japon,cette série est assez représentative de ce qui peut sortir du cerveau fou de certains mangakas : du grand n’importe quoi.
Rome, Antiquité. Lucius Modestus est un architecte en panne d’inspiration. Alors qu’il se relaxe dans un bain collectif, le voici qui se retrouve parachuté…au Japon d’aujourd’hui. Et si le choc des cultures est presque total, il retrouve chez ces ‘têtes plates’ une même passion pour les bains (publics, privatifs, en plein air…). Dès lors, Lucius va faire l’aller-retour d’un monde à l’autre, sans jamais l’avoir décidé, mais va grâce à ses voyages trouver l’inspiration pour apporter un vent de nouveauté dans les bains antiques.
Original et plutôt rigolo, Thermae Romae est une approche assez farfelue de l’Antiquité, avec en plus un côté ‘voyage dans le temps’. Conçu par chapitre avec à chaque fois un voyage dans notre présent, qui apporte la solution à un problème de Lucius, on évoque tous les traits de caractère des bains de l’époque, et de ceux d’aujourd’hui. Dans deux cultures qui semblent éloignées (et qu’on n’aurait sans doute jamais pensé à rapprocher), on retrouve un même soin apporté à la détente, aux plaisirs du bain, mais aussi un même amour de la gastronomie et de la nature. Forcément, ça finit par tourner un peu en rond, que ce soit par le thème ou la construction identique à chaque chapitre (sans évolution scénaristique donc, ou très peu), mais Thermae Romae reste un manga original, drôle et intéressant.
Shiori se réveille après une surdose de ses médicaments contre la dépression. Comme un déclic, elle décide de quitter son mari alcoolique et de se réfugier chez sa meilleure amie, à l’époque du lycée.
Mais ce qui devait être un nouveau départ ressemble plus à une plongée en enfer. A chaque fois qu’elle veut s’en sortir, Shiori tombe un peu plus bas. Tente de se raccrocher à son entourage quand eux ne voient en elle qu’un échec. Drogue, trahisons, secte, prostitution, addictions en tout genre…L’héroïne est pleine d’une rage de vivre que le sort semble s’amuser à piétiner…
Mais si, au fond, il y avait toujours un espoir ?
La France aime le manga, et les auteurs le leur rendent bien, notamment ceux signés chez Casterman. Ainsi, Kan Takahama (notamment connue pour avoir travaillé sur Mariko Parade avec Boilet) a travaillé sur Sad Girl pour la France, et donc dans notre sens de lecture (un exercice qui ne doit pas forcément être évident).
Quoi qu’il en soit, Sad Girl est un titre fort et poignant, plein de cette lenteur nostalgique que savent si bien distiller les mangakas (je pense notamment à Inio Asano). Ils sont souvent sans concessions avec leurs héros, comme ici où l’héroïne semble destiner à devoir perpétuellement retomber encore plus bas, malgré son obstination à se relever, à continuer, à croire qu’elle a droit au bonheur. Ce titre est sombre, triste, et évoque nombres des problèmes auxquels on pense quand il s’agit de descente aux enfers, mais il est pourtant chargé d’espoir. Car Shiori est incroyablement forte, et se bat malgré tout ce qu’elle endure.
1967 à Houston. La communauté noire se soulève pour réclamer les droits qui lui sont dus.
Jack est un cameraman blanc, qui va se lier d’amitié avec un professeur noir, actif dans le mouvement de protestation Les deux hommes vont se rapprocher, et leurs deux familles se rencontrent au milieu des tensions de l’époques, en faisant fi des regards courroucés des voisins, et du qu’en-dira-t-on.
Mais quand, lors d’une manifestation, Jack est le seul témoin de la blessure par balle d’un policier, on l’appelle à la barre pour témoigner de ce qu’il a vu. Ce procès risque de faire condamner à mort plusieurs étudiants manifestants. Et ce que dira Jack va autant jouer dans sa nouvelle amitié, que dans la montée des tensions entre les deux communautés…
Le silence de nos amis est autobiographique, le scénariste étant l’un des enfants de Jack, aujourd’hui adulte. Cette histoire d’amitié fragile dans un contexte très tendu offre un regard différent et chargé d’espoir sur ce moment de l’Histoire. Pas de bons sentiments, juste la réalité et ses détails aussi insignifiants soit-ils (par exemple le moment de la rencontre entre les enfants des deux familles, où ils sont tous fascinés par les cheveux des autres).
Je suis toujours sensible aux histoires dans l’Histoire, et le Silence de nos amis est une vraie réussite du genre, qui raconte de l’intérieur une situation complexe.
Olympe de Gouges, née Marie Gouzes, est la fille illégitime d’une épouse de boucher et d’un auteur de théâtre. Veuve à 18 ans d’un mari qu’elle n’aimait pas, elle décida ensuite de vivre sa vie comme elle l’entendait. Ce qui n’était pas évident au XVIIIème.
Femme de lettre, elle lutta toute sa vie pour défendre ses idées à travers ses écrits. Des idées bien plus modernes que son époque, de la dénonciation du racisme aux droits de la femme, qu’elle voulait que l’on considère comme égale de l’homme.
Séductrice et libertine, mais surtout passionnée et républicaine, elle côtoya nombre des auteurs qui ont marqué le Siècle des Lumières, ainsi que ceux qui ont fait la Révolution.
Son obstination finira d’ailleurs par lui coûter sa tête, au sens propre comme au figuré, puisqu’elle finit décapitée…
Après Kiki de Montparnasse, une excellente bd biographique qui avait eu beaucoup de succès, Catel et José-Louis Bocquet reviennent donc avec la vie en bd de cette femme incroyable, qui s’est battue toute sa vie pour défendre ce en quoi elle croyait, deux siècles avant que les choses ne changent sur ces sujets sensibles.
Très dense (488 pages) et tout en noir et blanc (comme la plupart des titres dans la très belle collection Écritures chez Casterman), Olympes de Gouges est une plongée passionnante dans un siècle incroyable, autant par sa créativité littéraire que par les évènements politiques qui s’y sont déroulés. Et Olympe de Gouges a justement vécu au milieu de tout ça, non pas en témoin mais en actrice résolue à se faire entendre, même si sa voix dérangeait.
Cette bande dessinée a beau être longue, très riche puisqu’elle reprend toute la vie d’Olympe, et parfois bavarde, elle se lit avec grand plaisir. C’est vraiment tout un pan de l’Histoire que l’on découvre en même temps que cette femme dont l’œuvre est à mon sens trop méconnue. Le dessin est très beau, simple mais retranscrivant pourtant très bien l’atmosphère de l’époque, ainsi que le magnétisme de son héroïne.
Éloignées l’une de l’autre, Vertige et Adelia sont irrémédiablement liées par cette bande dessinée. Pourtant tous les séparent. Vertige est une actrice vedette, plongée dans le coma après une trop grande consommation de drogue. Adelia, elle, est une artiste de cirque qui n’aspire qu’à la liberté, abimée par une vie bien trop pourrie.
Comme une course contre la montre, entre la froideur d’une chambre d’hôpital et les mille dangers qui croisent la route de la jeune fugueuse, ces deux destins de femmes, si différents, se croisent et s’emmêlent pour mieux nous surprendre.
Un jeu de puzzle, inventé par la talentueuse Lisa Mandel, au scénario sur ce titre, qui nous piège et nous surprend, dans un exercice réussi.
2014. Le nouveau Pape vient d’atterrir à Houston pour une apparition publique historique. Car le successeur de Benoit XVI marque un changement notable. En plus de ses idées modernes, il est noir et né en Afrique.
Autant dire que sa première poignée de main avec le président Obama est des plus symboliques. Mais malgré une organisation rodée et une sécurité à son maximum, un drame se produit. Dans l’immense stade où sont réunis les fidèles par milliers, plusieurs coups de feu retentissent.
Le Pape, grièvement blessé, est amené d’urgence à l’hôpital, et de son côté le FBI s’affaire pour arrêter le coupable le plus rapidement possible…
Mais ça n’est pas un, mais trois suspects, qu’ils retrouvent avec une arme, parmi la foule…
Cette bande dessinée d’anticipation, qui s’inscrit dans un futur très proche, est une réelle réflexion sur notre société, ses changements, ses possibles évolutions. Ce n’est pas seulement l’enquête en elle-même, mais bien tout le contexte imaginé par Will Argunas, qui pousse à s’interroger. Car tout est finalement très réaliste, tout pourrait vraiment se produire…Une bd policière aussi originale que passionnante.
Les adaptations de roman en bande dessinée, c’est souvent un peu casse-gueule. Difficile d’éviter l’écueil du ‘version pour feignant avec des images’, pour ceux qui n’ont pas envie de lire les centaines de pages de l’original. Pourtant, tous ceux qui viennent ici le savent (j’espère, sinon vaut mieux que je ferme boutique), la bande dessinée c’est bien plus qu’un livre avec moins de phrases et des images, ce sont des œuvres à part entières, superbes, et un vrai genre qui mériterait plus de reconnaissance.
Pour ce qui est des adaptations, deux éditeurs laissent aujourd’hui une belle place dans leur catalogue aux adaptations, mais uniquement pour des ouvrages de qualité, qui n’ont absolument pas pour but de vulgariser des classiques, mais bien d’être une œuvre à part entière. Il y a la collection Ex Libris chez Delcourt, mais aussi de nombreux titres chez Casterman.
L’adaptation récente du Grand Meaulnes, chez Casterman, fait clairement partie de cette catégorie.
Honte sur moi, je n’ai jamais lu ce roman (j’ai un problème avec les classiques, je crois). L’adaptation bd m’a, en tout cas, donné envie de le faire, ne s’y substituant pas. La bande dessinée se lit avec plaisir sans que l’on connaisse l’original, donc, mais elle sera aussi je pense un complément agréable pour qui aime le livre d’Alain Fournier.
Pour l’histoire, c’est celle d’une petite ville, et plus précisément d’une amitié entre un jeune du coin et un adolescent du même âge, envoyé chez les parents du premier en pension. Cet étranger, très vite surnommé le Grand Meaulnes par ses camarades de classe, va vivre une aventure presque surréaliste qui va le marquer, et l’obséder. En se confiant à son ami, il transmettra son obsession au narrateur, qui lui aussi n’aura de cesse d’apporter la lumière sur tout cela.
On sent vraiment que Bernard Capo est aussi amoureux de l’œuvre que de la région où l’histoire se déroule, tant il a apporté un grand soin aux paysages. Son adaptation est je pense, fidèle, dans un parfait dosage de reprise de la narration et des dialogues, tout en offrant une version bd de qualité. Le dessin est beau, l’histoire très agréable, et l’on découvre, ou redécouvre avec plaisir cette histoire d’amour belle et tragique, considérée comme l’un des plus beaux romans du XXème siècle…
Il y a certains auteurs de bande dessinée qui, loin d’envahir les rayons avec leur rythme de publication effréné, sortent quelques merveilles au compte-goutte. Craig Thompson est de ceux-là et il a su se faire un nom en seulement quelques titres. Dont le sublime Blankets, publié en France chez Casterman Écriture. Une autobiographie sensible et pudique, parfois très dure.
Cette fois-ci Craig Thompson revient avec Habibi, une œuvre à mille lieux de ses précédents titres (mais il dit justement vouloir se renouveler dans chaque livre), qui laisse, une fois de plus, exploser tout son talent, son trait sublime et sa sensibilité.
Dodola n’a que neuf ans quand son père la vend à un scribe, afin qu’elle devienne son épouse. Obligée de devenir adulte bien plus vite, la petite fille a au moins la chance d’avoir un époux qui a de la considération pour elle. Pendant plusieurs années, il va lui apprendre à lire et à écrire, et lui ouvrir les portes de la culture. Mais son calvaire ne s’arrête pas là. Son mari est tué, et la voilà qui se retrouve esclave.
Dans sa nouvelle vie, elle va croiser la route de Zam, un petit de trois ans qu’elle va élever comme une mère, et pour qui elle trouvera la force de s’échapper. Plusieurs années s’écoulent pour eux, dans une bulle, cachés dans un bateau au milieu du désert. Dodola fait ce qu’il faut pour que le petit ait tout ce dont il est besoin et Zam, lui, grandit au rythme des histoires que lui conte la jeune fille…Mais le bonheur peut-il vraiment durer lorsque l’on est marqué du sceau des esclaves ?
Très dense et en même temps limpide, cette incroyable bande-dessinée de 670 pages est un pur chef-d’œuvre. L’histoire en elle-même est très belle, mouvante. On suit nos deux héros à travers le temps, les lieux. On les voit évoluer, grandir, se transformer. Jamais Craig Thompson ne les épargne et pourtant il les raconte avec énormément d’amour.
C’est aussi une très belle œuvre sur l’Islam. Toute en humilité car l’auteur n’est pas lui-même musulman. Il en offre une vision superbe, très loin des clichés. Son regard est plein de respect. Il montre sa beauté et sa poésie, en reprenant, dans la bouche de Dodola, certaines de ses histoires. Visuellement, il a également réalisé un travail titanesque en s’inspirant de l’art oriental. De son propre aveu, les décorations de certaines pages lui ont pris bien plus de temps que les cases qu’elles contiennent. Il joue et nous émerveille avec un très beau travail sur la calligraphie arabe, et les cases prennent une toute autre valeur, ciselée comme des bijoux précieux.
Mais au milieu d’une atmosphère digne d’un conte des mille et une nuits, l’auteur n’hésite pas également à glisser des thématiques vraiment modernes. Le pays dans lequel évolue les personnages est imaginaire, et ce qui pourrait au départ passer pour un récit ancré dans une époque lointaine se retrouve peu à peu envahit par notre quotidien, d’une manière étonnante et violente. Comme si on déversait petit à petit, au rythme lent et fascinant d’un sablier, le monde d’aujourd’hui dans une petite boite rempli de temps anciens. Et on retrouve cette idée materialisée par les déchets, qui s’accumulent au fil des pages, pour venir envahir chaque espace. Ainsi, Habibi prend une dimension écologique que l’on n’avait pas vu venir. Une réflexion sur notre environnement, les méfaits de l’homme, sans pour autant tomber dans une moralisation plombante.
C’est aussi l’occasion pour Craig Thompson de parler de la place de la femme, de sa condition, aujourd’hui encore.
Habibi tire sa richesse de ses nombreuses influences, de ses thèmes, de ses personnages et de ses lieux grandioses et effrayants, pour nous offrir une histoire magnifique, pleine de poésie, d’espoir et d’amour. Le genre de livre qui nous remue, nous bouleverse. Et continue d’évoluer en nous bien des jours après l’avoir refermé…
Le Grand Mort est une série fantastique avec Loisel au scénario (Peter Pan, Magasin général…) et Vincent Maillé au dessin, moins connu du grand public mais avec beaucoup de talent (et un style assez proche de Loisel d’ailleurs).
En Bretagne, en pleine campagne, un vieux monsieur a tout appris à celui qu’il considère comme son fils, Erwan, a propos du petit peuple. Mais quand ce dernier ira finalement visiter ce monde, il sera accompagné de Pauline, une jeune étudiante qu’il hébergeait après qu’elle soit tombée en panne près de chez lui. Loin d’être un simple conte de fée idyllique, ce voyage sera pour eux deux lourd de conséquences…Et quand Erwan finit par rentrer chez lui, il va vite devoir comprendre que c’est le monde entier qui change, et qu’il aura un rôle à jouer pour le sauver…
En même temps fantastique et poétique, le Grand Mort subjugue par son univers riche, beau, et étrange, mais aussi parce que ses enjeux vont bien au-delà de simples légendes. La situation a beau être une fiction, on y retrouve partout la trace de notre monde actuel.
La nature et le destin de l’homme sont en danger, un danger imminent, menaçant, et qui rappelle ce que nous vivons déjà.
Une histoire belle et passionnante, qui nous plonge dans un monde magique et incroyable, mais nous interroge aussi sur notre propre situation, et notre avenir. Et ce troisième tome est incroyablement dense, maitrisé, et prenant.
Un vrai coup de cœur.