L’Entrevue, de Manuele Fior

31 mai 2013  |  Coups de coeur

Raniero, la cinquantaine, est psychologue dans une clinique psychiatrique. Sa femme s’apprête à le quitter, et, le soir où commence l’histoire, il a un étrange accident de voiture.

Nous sommes en Italie, en 2048. Le lendemain de l’accident, il se voit confié une nouvelle patiente, Dora, 21 ans. Si les parents de la jeune fille l’ont fait internée, c’est d’abord parce qu’elle ‘voit des choses’, mais aussi, et peut-être surtout, parce qu’ils n’apprécient pas son mode de vie. Dora appartient à la nouvelle convention, qui se base sur une non-exclusivité sexuelle et émotive. Le monde est en pleine mutation et pour elle, cette manière d’envisager les relations est celle de l’avenir.

Mais bien plus que ses mœurs qu’une partie de la population jugerait dissolus, ce qui intéresse Raniero chez Dora, ce sont ses visions. Car il a les mêmes. La nuit, lui comme elle voient d’étranges formes géométriques et lumineuses dans le ciel. Puisqu’ils semblent être les seuls à les observer, s’agit-il d’hallucinations ? En tout cas la jeune femme affirme à son psychologue qu’elle communique avec des extra-terrestres, et qu’ils lui ont donné le pouvoir de lire dans les pensées.

Manuele Fior, auteur du très remarqué Cinq mille kilomètres par seconde (Fauve d’Or au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en 2011), revient avec une bande dessinée de science fiction étrange et envoûtante. Ici, pas de vaisseaux monumentaux, ni de batailles intergalactiques, juste les liens subtils qui se nouent entre un homme qui n’avait plus ni espoir ni attentes, et une jeune femme qui a la vie devant elle et bien l’intention de la croquer à pleines dents. L’univers qui les entoure, créé par l’auteur, est déstabilisant, étonnant, et il faudra un temps d’adaptation au cours de la lecture pour s’y habituer. Le monde dans lequel évoluent Raniero et Dora est en même temps très réaliste et…différent. Un peu comme cette impression de décalage avec la réalité que l’on a parfois. Comme si l’histoire se passait à quelques millimètres du cours des choses tel que nous l’imaginons (je ne sais même pas si ce que je dis est compréhensible, je crois qu’il faut lire L’entrevue pour comprendre cette sensation étrange). Il se dégage en tout cas de cet avenir un mélange d’ombres oppressantes et de luminosité pleine d’espoir. Pendant que l’on lit l’histoire superbe et banale de ces deux-là, le monde, lui, semble achever un cycle, et en commencer un nouveau.

Si Cinq mille kilomètres par seconde était très coloré, L’entrevue est tout en noir et blanc, contribuant peut-être encore plus à ce jeu d’ombres et de lumière, à cette sensation d’être toujours à l’exacte moment où le soleil se couche, ou bien peut-être à celui où il se lève. Le dessin est lui très beau, doux, vibrant, et comme chargé de beaucoup de mélancolie. Il y a le regard lourd et profond de Raniero, et puis Dora, ses grands yeux, son visage long, ses traits un peu étranges mais surtout fascinants. Comme elle le fait avec Raniero, elle débarque sur les pages de la bande dessinée, et nous subjugue. Si lui, si nous, semblons empêtrés dans le présent, elle ne se soucie de rien, marche loin devant, d’un pas décidé et insouciant. Dès l’instant où on la rencontre, elle est déjà cette silhouette au loin que l’on cherche à rattraper coûte que coûte.

L’entrevue est un titre tout en subtilité et en poésie, qui nous raconte une histoire universelle tout en nous faisant perdre tous nos repères. Une sensation troublante et agréable, et un auteur qui prouve à nouveau son grand talent.

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