Sabine, de Maya Mihindou

20 mars 2011  |  Coups de coeur, Expos

Il est de ces livres qui bouleversent. Un peu à la lecture, mais de manière encore plus forte, une fois refermé. Sabine m’a fait cet effet-là. Me fait même, car il est loin d’avoir fini de me remuer…

Deux enfants et une jeune fille décident de partir de leur village à la mort de Grand-Mère l’Autre, doyenne du village. Ils veulent aller découvrir Sabine, la ville dont leur aïeule était originaire. C’est le début d’un long voyage, pendant lequel ils feront de nombreuses rencontres, et grandiront, sans même tout à fait s’en rendre compte.

Sabine est un livre qui n’a pas de frontière, pas de carcan. Il mêle les genres, les lieux, les gens. Parfois bande-dessinée parfois livre illustré, Sabine nous étourdit et nous happe en même temps. L’âme de Sabine est ancrée dans la terre, mais laquelle ? C’est l’Afrique, l’Asie, l’Europe aussi, partout ou bien nulle part. C’est un livre avec des histoires dans l’histoire. Qui semblent éparpillées mais forment finalement un chemin, un voyage.

C’est comme si la Terre nous racontait une histoire.

Tu l’auras compris, Sabine m’a émue, pris aux tripes et au cœur. Le dessin sublime et hallucinant de Maya Mihindou m’a happé le regard et reste tatoué sur ma rétine. Chacun de ses dessins comptent mille détails dont la beauté coupe le souffle. Ses couleurs les magnifient encore. Et ses mots…ses mots sont si beaux, doux et forts, d’une poésie sans fioriture.

L’univers de Maya Mihindou, dans lequel on entre de plein fouet dès la première page, m’a complètement bouleversée. Son livre est peuplé de ses songes, de ses voyages, de ses lectures. Il grandit et évolue au fil des pages. Cette émotion indescriptible que j’ai ressentie face à son trait a continué lorsque j’ai découvert son blog (jamais je n’aurais cru me retrouver gorge nouée et larmes aux yeux devant un blog, tiens…).

Bref, je ne saurais que recommander très chaudement cette promenade vers Sabine, et je laisse maintenant la parole à l’auteure, qui a très gentiment répondu à mes questions…

Maya Mihindou, l’interview

- Maya Mihindou, qui se cache derrière votre si beau nom ?

C’est une bonne question ! je la cherche encore, celle qui se cache derrière.
Pour l’instant, une illustratrice de 26 ans, née au Gabon, vivant à Paris, mais cherchant continuellement un moyen d’en partir..

- Peux-tu nous raconter Sabine, en quelques mots ?

Sabine est un conte. Un conte sous forme de «road trip», qui contient d’autres contes racontant l’histoire du périple de trois jeunes gens qui décident de partir de leur village suite à la mort de leur doyenne, pour rejoindre la ville de Sabine dont ils ne connaissent rien. Ils bravent fleuves, forêts et désert. Sur le chemin, des rencontres d’enfants en exil, qui les guideront jusqu’à leur destination..
Avec en fond cette musique qui taraude les humains de tout poil, ce «qui suis-je, quand autour de moi certains s’en vont».

- Comment Sabine est-il (est-elle) né ?

Les personnages du livre sont nés d’une commande pour une petite exposition étudiante dont le thème était «la Paix». Vaste programme… celà avait donné les premières pages naïves et enfantines du livre. Et puis j’ai rencontré Barbara, puis Clotilde, qui m’ont accordé toute leur attention et leur confiance pour me permettre de faire ce livre en toute liberté, malgré le manque d’expérience professionnelle à l’époque.

- Comment s’est déroulé le travail autour de ce livre ?

J’avais l’idée d’un choc, d’un voyage, d’une quête. Au début, ils devaient partir retrouver un membre de leur famille. Et puis en avançant je me suis dit que ça n’avait pas tant d’importance, le «but» du voyage. L’intérêt, comme il est souvent dit, est aussi de se concentrer sur le chemin qui vous y mène.
Au départ, je pensais travailler comme je l’ai toujours fait en «dessin automatique» à partir d’une trame basique, en laissant les choses venir à moi sans les chercher. Ca permet de s’étonner un peu de sculpter ses propres symboles. Mais en fait sur 150 pages ce n’est simplement pas gérable de raconter ainsi une histoire, sans «squelette» au minimum. J’ai donc travaillé à partir d’un story board assez maléable.
J’avais donc un squelette un peu ivre pour point de départ, me laissant la liberté d’exploiter le hasard. L’histoire s’est véritablement construite au fur et à mesure de mes rencontres et déambulations personnelles. Certaines pages de ce livre ont été dessinées au Japon, d’autres au Cameroun, il a bougé avec moi, il a changé avec moi.

- Où puise-tu ton inspiration ?

Pour ce livre, dans l’enfance beaucoup. Avec ce que celà comprend «d’idéalisation» et «mythologisation» de l’enfance. Ca, c’est le début du livre. L’enfance douce/amère, calfeutrée.
La narration première du livre, je la pensais «orale», à l’image des contes africains. Cela a doucement muté car il fallait que cela reste lisible et abordable pour tout lecteur..mais je crois qu’il en reste quelque chose.

Mon compagnon, Franz-Olivier Seewald, m’a ainsi aidé sur les textes des contes. L’un d’eux est d’ailleurs essentiellement écrit par lui, l’histoire de Timothë et Essi le singe.
Le fait d’avoir voyagé en faisait ce livre y a glissé tout un tas de ressentis relatifs au monde.
Ainsi, il y’a un peu de l’Afrique de mon enfance, de l’Asie aussi. Il y’a aussi un malaise du à la conscience de voir le monde en pleine métamorphose, d’être à un tournant de l’histoire et des relations entre les hommes, sans savoir vraiment ce que cela donnera.

On parle beaucoup de choc de civilisations, alors que ce «choc» s’est fait il y’a longtemps maintenant. On parle de choc parce qu’aujourd’hui, dans notre Europe d’européens qui ont le sentiment luxueux d’un monde «sans frontière», il y’a aussi des personnes qui elles, se cognent précisemment à nos frontières. De quel choc parle t’on ? ce n’est rien d’autre qu’un résidu de l’histoire, un phénomène naturel. Le voyage m’a fait comprendre l’exil.
D’où la ville magnifiée dans mon livre, et fermée. Parce-que les villes du monde ont toute une forme d’insolence.

Et puis dans la réalité il y’a Ceuta, Melilla, ce filtre de l’Afrique et l’Europe. Il y’a le mur Palestinien. Il y’a le mur entre les Etats-Unis et le Mexique, et d’autres encore.
Mais Sabine se veut intemporel, imprécis. Pas de lieux, pas de «races». Un ressenti.

- Sabine, c’est l’histoire d’un voyage. J’ai lu dans ta biographie que tu avais beaucoup voyagé. Quels sont les lieux, les rencontres, qui t’ont le plus marquée ?

Ces dernières années, j’ai découvert l’Asie. L’Asie du Sud-Est d’abord, et cela a été un choc fort. Je crois que mes pas m’y mèneront toujours à présent. Et puis j’ai vécu quelques mois à Tokyo, rien à voir avec l’Asie du Sud-est bien entendu, et cela a été un régal..Puis plus tard, un bout de l’immense Chine.

Le fait que ce soit des pays avec lesquels nous avons des liens historiques plus diffus, qui soient si loin de notre éducation et de notre histoire, rend la découverte naïve et «pleine». J’ai beaucoup appris sur la relativité du questionnement identitaire et du rapport au passé, et sur les valeurs qui étaient les miennes. J’ai découvert que j’étais aussi française, alors qu’en France je me dis «métis gabonaise».

Mais le Cambodge est un pays qui laisse une empreinte forte chez toute personne qui y passe.
Je suis aussi retournée durant ces années sur les pas de mon enfance en Afrique centrale, au Gabon et au Cameroun, où j’ai encore ma famille. C’était encore autre chose, car mes liens de métis avec ces pays sont plus organiques et culturels.

Et puis j’ai découvert le Burundi, avec mon compagnon…

Pour répondre à ta question, je citerai donc le Cambodge et le Burundi, car ces deux pays ont tout deux une histoire récente forte et tragique à laquelle on ne peut les réduire pour autant (le règne tâché de sang des Khmers rouges pour le Cambodge, la guerre civile de 13 ans opposant ethnies Hutu et Tutsi au Burundi comme au Rwanda), et une population accueillante, humble et,remarquable, qui vit avec ces cicatrices là.

Cela m’a beaucoup secouée et déconstruit tout un tas de préjugés que l’on peut avoir par ignorance et par peur (les deux vont ensemble). Cela, évidemment, a fait grandir aussi mon ignorance d’une certaine façon. Puisque chaque rencontre laisse voir la perspective plus large encore, en étant confrontée aux préoccupations d’autres Hommes. Et les rencontres éphémères de ces voyages m’ont un peu plus ancrée dans le réel. Le monde est tellement plus complexe et fascinant que ce que l’on nous en montre par de petites lucarnes..mais je n’apprends rien, en disant cela.

- Quels sont les artistes qui te touchent le plus ? Dont tu te sens proches ?

Desquels je me sens proche?
En premier, je vais répondre Frida Kahlo. Son oeuvre est indémélable de sa vie et de la femme qu’elle fut. Et chez elle tout me passionne; elle a été l’une des premières femme artiste à retranscrire ce qui vient de l’intérieur, du sang à la terre. Elle ne regarde pas vers le ciel. Sinon, Alfred Kubin, Odilon Redon, Schiele, Gauguin
.
Dans la BD, peu finalement car je n’en lis pas beaucoup. Je suis revenue à des vieux amours, ces temps-ci. Moebius, parce qu’il donne un sens au support de la BD. Parce qu’il est sans frontière aussi, un peu, dans son dessin et dans les différentes strates de son esprit !
Et Taiyou Matsumoto.

Dernièrement, j’ai adoré le «Jolies ténèbres» du duo Kerascoët. Et plus récemment, «Nana Huxe» du copain Jérémie Labsolu qui m’a bien filé la pêche.
Mes influences sont plutôt dans les illustrateurs, côté japonais je citerai Aquirax Uno, Aya Takano, Takato Yamamoto, Ueda Fuko. Que des personnes mêlant esthétisme fort et malaise violent..

Sinon, autour de moi, je crois être touchée par nombre d’artistes dessinateurs (et écrivains) que je connais. Et c’est justement la possibilité de pouvoir faire le pont entre les personnes et leur travail qui est très fort, aussi. La cohérence de l’être et de ce qu’il exprime, d’où il vient, vers où tend-il…Je citerai, pour exemple Véronique Meignaud, et aussi David Popcube avec qui j’ai eu l’occasion de travailler un peu.

- As-tu lu un livre ou une bd récemment qui t’a particulièrement marquée ?

Le bleu est une couleur chaude, de Julie Maroh. Et puis «Nana Huxe» cité plus haut. Mais comme je disais, je lis trop peu de BD…

- Quels sont tes prochains projets ?

Dans les mois qui viennent, quelques expos autour du livre, notamment à Aix en Avril.
Un livre à paraître chez un petit éditeur italien en Juin, assez différent de ce que je fais puisque ce sera d’avantage sous la forme du carnet de voyage, sur le temps passé autour de la frontière entre l’Espagne et le Maroc, qui est aussi la frontière «physique» entre l’Europe et l’Afrique.
Et puis deux ouvrages en collaboration avec deux jeunes femmes, en microédition.
L’un sous forme d’entretien et de discussions avec une jeune tatoueuse, photographe, modèle, lesbienne, polyamoureuse, pansexuelle et végétarienne par dessus le marché, répondant au doux prénom de Dwam. On y parlera d’amours. On espère le terminer pour Juin aussi !

L’autre livre sera un recueil de poésie illustré sur la non-maternité, avec la poète Patricia Grange, pour septembre. Ca c’est pour l’année 2011.

J’ai aussi des envies de BD un peu plus «carrée», envie de cases et de cadres, étrangement.
Et à plus long terme, des livres pour enfants, en collaboration avec des conteurs africain, pour réussir à garder un peu d’oralité et de musique sur le papier :)

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Un immense merci à Maya pour sa gentillesse et sa disponibilité, et pour ce si beau livre, aussi.

Sabine sur Amazon

Quelques pages à découvrir en ligne


 


3 Comments


  1. Je suis tellement fan de cette auteure depuis le jour où j’ai découvert le Placard à Chocolat, son ancien blog. ça me fait vraiment plaisir d’entendre parler d’elle ici, car je trouve que de manière générale on devrait en entendre encore plus parler un peu partout, tellement ce qu’elle fait est à la fois hors normes et touchant.

    Est-ce qu’on peut trouver Sabine facilement dans à peu près toutes les librairies ?

  2. Oui Maya est géniale, je la suis sur son blog depuis un bon paquet de temps mtn et j’ai super hâte de lire Sabine. Et aussi le reste, surtout le truc avec Dwam, je passe par son blog de temps à autre et j’ai hâte d’en savoir plus (http://sangnoir.canalblog.com/).
    Merci pour l’interview c’est chouette !

  3. OscarZeCat > oui, le livre étant édité par un gros éditeur bd (Soleil) je pense qu’il sera bien distribué (ou en tout cas très facilement commandable par n’importe quel libraire, avec des délais de livraisons courts)

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